« Envisager la planète comme un être vivant ? Le poète Hésiode huit siècles après Jésus Christ a chanté Gaïa, «  La Terre au  large sein, résidence à jamais inébranlable de tous les êtres », grande divinité des premiers Grecs. Gaïa a créé l’univers, enfanté les premiers dieux et donné naissance à la race des hommes.

        Lorsque les astronautes peuvent contempler de visu le spectacle de la Terre se détachant dans toute sa splendeur sur les ténèbres profondes de l’espace, ils éprouvent un indicible émerveillement, une intense émotion que nous pouvons partiellement partager grâce aux moyens des télécommunications : en cette émotion n’est-ce pas la fusion, la synthèse de la foi antique en la Terre-Mère et du savoir astrophysique qui s’accomplit ?

        Les voyages spatiaux ont fait plus que modifier notre perception  de notre Terre. Ils fournirent des informations relatives à son atmosphère et à sa surface qui favorisa une compréhension nouvelle des interactions entre les parties vivantes et inorganiques de la planète. De celle-ci est née l’hypothèse suggérant que la matière organique, l’air, les océans, et la surface terrestre de la Terre forment un complexe susceptible d’être appréhendé comme un organisme unique et ayant le pouvoir de préserver les caractéristiques vitales de notre planète.

        L’accumulation d’informations relatives à l’environnement naturel et le développement de la science de l’écologie nous ont amenés à spéculer que la biosphère pourrait être plus que l’ensemble de tous les êtres vivants évoluant dans leur milieu naturel : terre, eau, air.  Si Gaïa existe bel et bien, il est probable que nous arrivions à la conclusion que nous et tous les êtres vivants faisons partie intégrante d’un vaste organisme qui possède dans son ensemble le pouvoir de conserver à notre planète ses caractéristiques vitales.

        Le concept de la Terre-Mère, ou Gaïa, ainsi que les Grecs la baptisèrent autrefois, est l’un des plus importants parmi ceux que l’homme ait formulé au cours de son histoire. En effet, la quête Gaïa n’est autre qu’une tentative de découvrir la plus grande créature vivante sur Terre.

        Encore plus importante est l’implication du fait que l’évolution de l’homo sapiens, avec son inventivité technologique et son réseau de communication de plus en plus subtil, a considérablement accru le champ de perception de Gaïa.

        Grâce à nous elle est désormais éveillée et consciente d’elle-même. Elle a vu le reflet de son beau visage à travers les yeux des astronautes et des caméras de télévision des vaisseaux spatiaux en orbite. Il ne fait aucun doute qu’elle partage nos sensations d’émerveillement et de plaisir, notre capacité à penser et à spéculer de manière consciente et notre curiosité insatiable.

        Cette nouvelle relation à Gaïa n’est pas encore pleinement établie ; nous ne sommes pas encore une espèce partie intégrante de la biosphère. Il se peut que la destinée de l’humanité soit d’être apprivoisée, de sorte que les forces féroces, destructives et cupides du tribalisme et du nationalisme se fondent en un besoin irrépressible d’appartenir à la communauté de toutes les créatures qui constituent Gaïa.  »

(« La Terre est un Être Vivant, L’Hypothèse Gaïa », J. E. Lovelock, 1979)

        Je n’ai pas pu résister au plaisir de partager avec vous ce résumé qui représente l’alpha et l’oméga de ce véritable joyau de Lovelock. Une œuvre oh combien prophétique, publiée en 1970. Qui aurait pu imaginer à cette époque à quel point son « Hypothèse Gaïa» serait confirmée par la science et les évènements planétaires de ces dernières décennies.

        À sa lecture, je pense que n’importe quel homme dit « primitif » sourirait en s'écriant : « Ah oui la Terre-Mère ! Mais pour nous cela n’a rien de nouveau, au contraire c’est notre réalité première, quotidienne, et notre héritage le plus ancestral ! »

        Beaucoup d’hommes de raison et de rigueur, de sciences, ont dû se raidir à la lecture de ces lignes, criant gare au risque d'anthropocentrisme et de mysticisme, s’il n’y avait le reste de son ouvrage à 99% dédié à une brillante enquête scientifique. Comment la planète Terre pourrait-elle être « consciente » comme nous le sommes en tant qu'être humain, elle n'a pas de cerveau, s'écriraient-ils aussitôt !

        À y réfléchir, si nous faisons partie intégrante d'une entité planétaire nommée Gaïa, elle pourrait bien être dotée d'une forme de conscience cérébrale, à travers tous les cerveaux réunis de l'ensemble de l'humanité, qui reliés entre eux créeraient une forme de conscience dépassant radicalement celle des individus qui la constitue. Exactement comme les neurones qui reliés entre eux crée une forme de conscience beaucoup plus vaste et évoluée que la leur. La conscience cérébrale, mentale, dépassant infiniment celle des neurones eux-mêmes qui ne sont que des cellules.

       Ceci rends plausible l'assertion la plus hallucinante de Lovelock : « Que nous aurions considérablement accru le champ de perception de Gaïa, qu'elle a vu à travers nos yeux le reflet de son beau visage, que grâce à nous elle est désormais plus éveillée et consciente d'elle-même, qu'elle partage avec nous nos sentiments d'émerveillement et de plaisir, notre capacité à penser et à spéculer de manière consciente, et notre insatiable curiosité ». 

      Mais que doit-elle alors penser en voyant à travers nos yeux, non plus le spectacle de son beau visage, mais celui du spectaculaire pillage planétaire auquel notre humanité se livre sans retenue et avec une brutalité sans pareille.
       
      Je repense à cette occasion à la plaisanterie que Pierre Rabhi évoqua lors d'une de ses inoubliables conférences :

      L'orbite de la planète Mars se rapprochant de celle de la Terre, Mars se penche vers elle pour prendre de ses nouvelles : « Comment vas-tu depuis la dernière fois ? » La Terre de lui répondre : « Ah misère mon ami, cela ne va pas du tout ! Figure-toi que j'ai attrapé les hommes. Si tu savais les dégâts qu'ils me font, ils sont en train de tout dévaster. » Mars lui répond alors : « Oh ne t'en fait pas, moi aussi je les ai attrapés il y a longtemps, mais laisse-moi te rassurer, cela n'a pas duré longtemps ! »

       Tout cela pour évoquer un autre concept, celui de la « réaction Gaïa ». Celle d'une possible réaction « immunitaire » de la Terre, en réaction à la menace que représente aujourd'hui la race humaine pour la planète et sa biosphère.



       Ne soyons pas trop pessimiste, et gageons que l'homme saura relever le défi « des forces féroces, destructives et cupides du tribalisme et du nationalisme », celles aussi des dictatures et des fausses démocraties, des multinationales, des entreprises et des hommes politiques corrompus, ainsi que des mafias en tous genres, qui exploitent l'homme et la Terre sans autre éthique que celle d'une recherche de pouvoir à tout prix, et de profit à tout va, au détriment du respect le plus élémentaire de l'autre et de la vie. Ceux qui font violence à Gaïa se font violence à eux-mêmes, et on finit toujours un jour par récolter ce que l'on a semé, la crise mondiale et le réchauffement climatique sont là aujourd'hui pour en témoigner.

       Cette crise planétaire représente une formidable chance pour l'humanité, celle de prendre en main son destin et celui de sa planète de façon intelligente et responsable. C'est la première fois dans l'histoire de l'évolution qu'une telle circonstance se présente. Espérons que nous saurons céder comme le dit si bien Lovelock : « au besoin irrépressible d’appartenir à la communauté de toutes les créatures qui constituent Gaïa » afin de relever le défi de l'avenir. Souhaitons que nos sociétés sachent mettre en œuvre assez tôt la révolution verte et éthique qui s'impose avec tant d'urgences, afin d'assumer sa vocation de « jardinier de la Terre », plutôt que d'espèce parasite à éradiquer.

page d'accueil